Nous autres

  • Principes fondamentaux
  • Science et idiotie
  • Biographies du comité de rédaction

  • Comité scientifique antidisciplinaire

      Angela Cozea (Toronto)
      Robert Hébert (Maisonneuve)
      Jean Morisset (UQAM)
      Lawrence Olivier (UQAM)
      Jean-Marc Piotte (UQAM)
      Avital Ronell (NYU)
      Clément Rosset (Nice)
      Georges Sioui (Ottawa)

    Comité de rédaction

    Site web

      Émilie Dionne

    Révision linguistique

      Monique Guy

    ISSN

      1916-6206 Les Cahiers de l'idiotie (En ligne)


    Principes fondamentaux

    « Idiot », n. m.

      1. Du grec idiotès, simple, singulier. Ce qui se suffit à soi-même, ce qui n’a ni reflet, ni double.
      2. Médical : personne dont le QI est inférieur à 50. L’idiotie ne peut faire l’objet d’une guérison.
      3. En Occident, première moitié du XXe siècle : personne dont la vie est indigne d’être vécue et dont on peut la priver sans dommages ni conséquences.

    L’idiotie, en tant qu’elle est un certain regard sur le monde, génère aussi une forme de connaissance, mais une connaissance qui ne préjuge pas du sens du réel, plus encore, qui ne préjuge pas que le réel a un sens ou serait doublé par un sens qui le dépasse. Cette forme enseigne que si chacun parle déjà son idiolecte, sa langue orale individuelle et unique, cette oralité singulière est porteuse de pensée. L’idiotie est une incitation aux auteurs à parler avec cette voix, à voir avec ces yeux.

      Ajoutons de la valeur aux choses : nous les rendrons ainsi insignifiantes. Toute réalité est ainsi susceptible de s'enrichir d'une valeur ajoutée qui, sans rien changer à la chose, la rend néanmoins autre, disponible, capable de s'intégrer aussi bien dans un circuit de consommation quelconque que dans une philosophie, dans une circulation intellectuelle du sens.

        Clément Rosset, Le réel. Traité de l'idiotie, Paris, Minuit, 1977, p. 35.

    Parole au paria !

    Les Cahiers de l’idiotie ont une préférence pour la parole plébéienne réflexive, c’est-à-dire une parole « d’en bas » qui s’exprime sur le monde « d’en haut » (surtout si des bagatelles, dit Érasme dans son Éloge de la folie, conduisent aux choses sérieuses), mais aussi une parole qui sait d’où elle parle et qui ne perd pas ce lieu de vue. L’idiotie comme productrice de savoir fait entendre autre chose sur l’état du monde et elle transgresse les relations convenues et les habitudes qui aveuglent en renversant l’ordre du sérieux et du ludique (plaisanter à propos de choses sérieuses, prendre au sérieux les choses frivoles). En elle se combinent une satire capable de vérité, une littérature capable du vrai et une science qui ne s’interdit pas les ressorts analytiques du rire.

    Du jeu, du corps, de la matière : proximité du réel

    Que ce soit la chute de Thalès qui eut à subir le rire d’une servante à sa sortie du puits, les humiliations obscènes que Diogène infligea aux syllogismes creux de l’Académie et à ses tenants, ou les invectives d’un Nietzsche à l’endroit de la laideur de Socrate, ces irrévérences envers l’esprit de sérieux du philosophe démasquent celui qui fait fi de son corps et qui ne peut pourtant pas échapper à la corporéité de sa pensée. Elles dénoncent aussi cet aveuglement qui, comme condition d’entrée dans le jeu philosophique, constitue exactement le socle de son erreur et de son incapacité à être du monde. De même, si l’idiotie ne rougit pas du corps, elle ne peste pas non plus contre la mise au jour des joutes intéressées dans la pensée « gratuite ». Car une pensée qui affecte d’ignorer la bête matérialité du jeu qu’elle performe et les règles auxquelles elle se plie n’est pas libre. C’est en ce sens que l’idiotie est un savoir en connaissance de cause.

    Brouiller la frontière entre le regard et l’être

    Le regard idiot n’est pas un regard contemplatif. Un regard idiot transforme le monde. Ainsi y aurait-il un devenir-idiot de l’objet : non seulement des singularités quelconques comme objets d’investigation pour l’idiot, mais des universaux idiots à force de penser à eux idiotement. De même un devenir-idiot du sujet : non seulement une perspective idiote sur les objets évidents de la philosophie ou les auteurs canoniques, mais la découverte d’un monde qui n’est visible qu’aux seuls gens qui s’engagent dans une expérimentation idiote de soi.

    Des objets singuliers

    La pratique idiote de la pensée fait le choix de la singularité. Les objets en eux-mêmes – les singularités – deviennent des questions. Les objets idiots sont défaits de leurs oripeaux symboliques, de leurs écrins théoriques, de la surdétermination savante, de la numérotation scientifique qui permet de les ranger dans les tiroirs du savoir ; ils sont lavés des titres de propriété qui leur sont attachés. Les objets idiots se placent devant la pensée et ils sourient. La bande dessinée, le vol, l’université, la merde, le pénis, l’Amérique, « Pour la suite du monde » ou la laideur peuvent-ils faire l’objet d’un travail de pensée sérieux ? Le penseur idiot accueille tous les objets comme des espaces de pensée, ignorant joyeusement les conventions qui discriminent les singularités indignes de la pensée sérieuse, ou qui les parquent sur des scènes théoriques pré-autorisées.

    Des penseurs amériquains

    De même les auteurs d’Amérique, méconnus ou mis de côté dans leur pratique, à cause de leur pratique, sont aussi les objets de l’étude idiote. Trop souvent entend-on dire qu’il n’y a pas de véritable pensée ici, toute la pensée, au Québec et ailleurs en Amérique franco, étant soit européenne continentale, soit d’inspiration anglo-saxonne. Pire encore, nous lisons peu nos auteurs, et nous les enseignons encore moins. Pas de genèse québécoise de la philosophie au Québec, mais seulement une référence constante à des monstres sacrés d’ailleurs qui, tel De Gaulle, nous confèrent l’autorisation de questionner et de penser. La pensée pourrait-elle aussi être extraite de ses écrins théologiques et dépouillée de ses oripeaux de rastaquouère ? L’idiot s’approprie les œuvres, les auteurs et leurs questions, il les prend d’emblée comme ses penseurs, sans demander la permission.

    Pour une épistémologie idiote

    Des objets singuliers et des auteurs amériquains, cela oblige une prise de position quant au savoir et aux règles qui régissent ce savoir. Penser ici, pensée d’ici, hiccéité ou, pour nous assumer pleinement, icittéité, cela veut dire penser sans la légitimation-sanction de Rome, de Paris, de Cambridge ou de Berlin, sans que ces lieux communs du savoir académique, dont l’autorité est par ailleurs construite selon des règles institutionnelles précises, viennent en quelque sorte se mettre en travers d’une tentative de penser le monde tel qu’il se donne à voir ici et maintenant. La posture de l’idiot permet de questionner radicalement non pas la pertinence de ces règles, mais leur hégémonie dans le champ de la pensée, de questionner donc aussi ce que ces règles ne permettent pas de penser et rejettent du champ même de ce qu’elles définissent comme « la pensée » ou « le savoir ».


    Science et idiotie

    En collaboration avec son comité scientifique antidisciplinaire, le comité de rédaction des Cahiers de l’idiotie évalue systématiquement la teneur scientifique des contributions soumises pour publication.

    Le caractère scientifique d’une contribution aux Cahiers de l’idiotie tient dans ce double attribut :

      1) Elle doit fournir les traces repérables et transparentes de sa démarche (la définition de ses concepts opératoires et de ses sources textuelles, empiriques, symboliques), lesquelles donnent prise à une (ré)évaluation critique et indépendante par le lectorat ;
      2) Elle doit être approuvée majoritairement pour publication par le collectif de la revue au travers de l’évaluation intersubjective du comité de rédaction et de l’expertise externe consultée.

    La revue est également disposée à accueillir les publications des étudiants et des étudiantes afin de favoriser l’éclosion et la diffusion de la recherche valorisée par Les Cahiers de l’idiotie. Les projets de publication retenus recevront par écrit une évaluation critique et se qualifieront, lorsque cela s’avérera nécessaire, pour l’étape du compagnonnage, un procédé par lequel les publications en préparation feront l’objet d’un suivi particulier par un ou des membre(s) du comité de rédaction ou de l’expertise externe.

    Les balises de l’évaluation et du compagnonnage sont celles qui s’indiquent dans les volets principaux du projet scientifique des Cahiers de l’idiotie : antidisciplinarité des objets, caractère expérimental et mode idiomatique.

    Antidisciplinarité des objets

    Privilégier les objets sur les disciplines, voilà qui indique une tentative de dépasser les frontières entre les savoirs. Les disciplines, d’invention récente, apparaissent au début du XXIe siècle comme un obstacle à la capacité théorique et pratique des communautés scientifiques de constituer des savoirs compétents. La complexité et la multiplicité des objets de recherche, mais aussi la possibilité de poursuivre l’entreprise des théories générales du social exigent de développer de nouvelles pratiques de recherche et de nouvelles recherches sur les pratiques. Ce langage est souvent itéré et présenté, il est même le vocabulaire obligé du marketing scientifique, mais il demeure encore fort peu articulé et concrétisé. Le réveil scolastique qu’il implique n’est encore qu’un projet latent. Les Cahiers de l’idiotie se lient aux démarches les plus neuves en sciences sociales pour réfléchir frontalement à partir d’objets et de pratiques qui de par leur existence concrète (laquelle n’est pourtant ni donnée ni transparente) obligent à la fois à agglutiner les perspectives et à bousculer l’autisme disciplinaire qui se refuse à les voir. Le primat de l’objet, comme amour du réel, doit devoir l’emporter sur le primat du sujet, comme amour de la discipline.

    Caractère expérimental

    Ces tâches exigent également une dose de créativité qui peut paraître audacieuse, voire illégitime, aux yeux de la science installée dans le salon de ses habitudes de champ. Les Cahiers de l’idiotie se veulent un espace de risque à cet égard. En lien avec la question de l’antidisciplinarité, Les Cahiers de l’idiotie incarnent une volonté d’explorer les possibilités d’élaboration d’un discours savant par des moyens non traditionnels (par exemple en explorant la possibilité d’un travail de pensée qui se libère de l’écriture) ou qui confrontent la production légitimée (refusant les écoles de pensée, évitant les traditions en sachet et contournant les protocoles accrédités). Inspirés par la notion de « philosophie artisanale » de Robert Hébert, les Cahiers souhaitent en ce sens offrir un atelier pour le travail d’une pensée créatrice qui se joue ici et maintenant.

    Mode idiomatique

    Enfin, il s’agit dans cette expérience de la pensée et dans cette pensée comme expérience de mettre en œuvre ce que l’académisme laisse délibérément de côté lorsqu’il s’agit de parler du monde : la sensibilité, la perspective, la mondanité. L’idiotie (comme idiolecte et idiome) joue à la conceptualité dans une dialectique avec les conditions idiomatiques naturelles de la pensée : le matériau, le territoire, la reliure mais aussi les rapports de pouvoir, les langages prescrits, les affects négligés. Voilà ce qu’une perspective idiote souhaite voir s’exprimer alors que les autres discours l’ignorent « simplement ». Un tel engagement contre les auto-aveuglements des sciences respectables est en phase avec l’avenir de la science. Au moment où les monopoles de sens et de pratiques sont cycliquement et cinétiquement remis en doute, une perspective idiote fleurit entre les stèles des blocs disciplinaires et les structures académiques qui se sont voulus plus durs que les faits.

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        Par une étrange fatigue philosophique, ne continuons-nous pas à associer des mots-idées exogènes, prêts-à-porter, à un fantôme d’expérience elle-même constamment déniée ? Une nouvelle scolastique inviterait-elle au silence dans la vallée du Saint-Laurent ? Suicide assisté ou reviviscence par le rassemblement des voix qui se veulent libres. Une nouvelle espèce d’hétérodoxes se sera fait avoir par la pensée qui n’a pas de fin, une pensée qui ne finira jamais de questionner.

          Robert Hébert, Novation. Philosophie artisanale, Montréal, Liber, 2004, p. 97.


    Biographie des membres du comité de rédaction

    Jean-Pierre Couture enseigne la pensée politique à l'Université d'Ottawa. Il a dirigé un numéro thématique pour le compte de la revue Horizons philosophiques sur la pensée du philosophe allemand contemporain, Peter Sloterdijk, auquel il a consacré également sa recherche doctorale. Ses travaux gravitent autour de la phénoménologie politique de Hannah Arendt, de l'épistémologie de la pensée politique et des enjeux théoriques liés au capitalisme symbolique. Oeuvrant à une sorte de politologie des idées, ses recherches se nourrissent des apports de la sociologie de la production symbolique qui incitent à comprendre les produits intellectuels tant par leur socialité que leur textualité.

    Dalie Giroux est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Ses recherches portent sur les différentes formes de l’articulation entre le langage et le pouvoir. Elle travaille à partir de trois réservoirs principaux : la pensée politique d’inspiration nietzschéenne, l’anthropologie des sociétés occidentales et la pensée politique autochtone contemporaine. Elle a publié sur ce sujet dans différentes revues savantes et ouvrages collectifs (Géographie et Cultures, Revue canadienne de science politique, Sociétés, Symposium, PheanEx, Politique et Sociétés). Elle collabore occasionnellement à la critique littéraire dans le journal Le Devoir.

    René Lemieux est doctorant à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. Il a étudié la pensée de Gilles Deleuze à travers un essai sur la notion d’interprétation associée à l’aspect éthique du travail du commentateur. Il a participé à des colloques portant sur l’interprétation de la philosophie française en Amérique. Il travaille actuellement sur la réception américaine de Jacques Derrida qu’il analyse comme un phénomène biosociologique corrélatif aux cultural studies. Ses intérêts de recherche sont la pensée politique française et la réception en Amérique, l’éthique et la philosophie du langage.

    Sébastien Mussi enseigne la philosophie au collège de Maisonneuve et la pensée politique à l’UQAM. Son champ d’activité principal concerne les rapports entre imaginaire et technologie. Il a donné à ce propos de nombreuses conférences et publiés plusieurs textes (Horizons philosophiques, Cahiers de recherche sociologiques, Spirale, Argument). Il s’intéresse depuis quelques années, à partir notamment de sa propre histoire, aux rapports entre la pensée occidentale (particulièrement philosophique) et l’Amérique. Hétéroclite dans ses intérêts, il favorise une pensée fondamentalement curieuse et questionnante, ne laissant aucun objet en repos. Dans ses moments d’exaltation, il soutient que la bande dessinée constitue une forme littéraire majeure.

    Darren O’Toole est diplômé en droit et doctorant en études politiques à l’Université d’Ottawa. Il s’intéresse à l’histoire du droit, au droit des minorités en général et des peuples autochtones en particulier et à l’histoire des idées politiques. À partir de ses origines métisses, il se questionne sur le statut des Métis en tant que peuple autochtone, c’est-à-dire « issu du sol même » de l’Amérique et, par extension, à l’Amérique française. Il a publié dans la Revue canadienne de science politique et la Revue canadienne d'études autochtones.